Le style très personnel de l’article ne cache pas des idées qui sont très dures, et contre lequel je suis en totale opposition, si bien que je vais essayer d’y répondre point par point en conservant la numérotation de l’auteur. Je ne vous cache pas que l’article parvient à me convaincre du contraire, et que pourtant il y a de vraies choses à critiquer aux classes préparatoires ; mais on en vient à de tels stéréotypes dénués de toute réalité pour finir dans des justifications économiques totalement farfelues que je me demande vraiment si l’auteur a vraiment suivi le parcours qu’il a suivi ; si oui, il sera heureux d’être la preuve vivante de ce qu’il défend, c’est à dire celle qu’un titre aussi prestigieux soit-il ne protège pas de raconter des conneries dans d’autres domaines.
Les prépas rendent malade. Il y a un grand article dans le Monde pour le démontrer (Prépas, l’excellence au prix fort Cahier du Monde N°20852, 04/02/2012). La vie infligée aux jeunes dans ces prépas est à rapprocher de la maltraitance (à moins que l’on me démontre que cela a changé), la France va se retrouver un jour avec une assignation de la Cour de Justice Européenne ou quelque chose comme ça que ça ne m’étonnerait pas.
Je passe sur la Cour de justice européenne ou la Cour européenne des droits de l’homme qui devraient normalement nous laisser tranquille. Je n’ai moi-même pas vécu, ni même eu le sentiment d’avoir connu des personnes qui vivaient mal leur prépa au point de se rendre malade ; j’ai connu des personnes qui l’étaient, malades, mais elles n’allaient pas bien avant la prépa et ne vont toujours pas bien après. L’article du Monde ne reflétait pas du tout mon ressenti, et j’ai cru comprendre que c’était le cas de beaucoup de personnes ; peut-être faudrait-il y avoir des études épidémiologiques sur le système des prépas pour s’en assurer, mais affirmer quelque chose avec cet article du Monde comme source, cela me semble bancal.
Les prépas créent un sentiment de ratage, en raison des classements : on est toujours le raté de quelque chose : « t’as fait l’X parce que t’as pas pu faire l’ENS, t’as fait Centrale parce que t’as pas pu faire l’X, t’as fait Supélec parce que t’as pas pu faire Centrale, etc.. ; » dans une régression morbide et absurde, propre à la France. (La situation est très différente dans les pays anglo-saxons, où les concours ne sont pas nationaux, ni alignés sur la même grille et le même programme, etc.) . On pourra rapprocher cette observation du taux de suicide et de la consommation de tranquillisants dans ce pays (les plus élevés au monde).
Je ne crois pas une minute que les prépas créent ce sentiment de ratage. Ce sentiment, il existe avant, avec les mentions du bac, le bac, les notes… Il est inhérent à tout système de sélection, et même en admettant que tout système de sélection soit banni du système scolaire, il n’en sera que plus fort à l’embauche et dans le reste de la vie.
Par ailleurs, je ne suis pas du tout d’accord avec le fait que c’est propre à la France, et je commence à trouver qu’il faut arrêter avec l’exception française : les universités américaines, anglo-saxonnes, chinoises, sont triées et archi-triées dans les classements, la valeur d’un diplôme d’Harvard et Cambridge vous ouvrent bien des portes, la sélection est drastique et fait beaucoup de malheureux. Les concours nationaux ne sont pas si rares à l’étranger, où l’on peut par exemple prendre celui de la Chine.
Quant au rapport avec le taux de suicide et la consommation, je doute qu’on puisse tirer un quelconque rapprochement, la prépa ne touchant qu’environ 20 000 personnes sur 600 000 personnes d’un même génération. Expliquons nous alors le fort alcoolisme et la bonne circulation des drogues en université, alors que les étudiants connaissent peu la sélection (encore que, je mets évidemment de côté les filières de médecine, et de droit).
Arrêtons de faire croire que la sélection est une spécificité française au sein du monde, et une spécificité des prépas au sein de la France. Vous souhaitez devenir médecin, avocat, architecte ou artiste, la sélection sera souvent bien plus rude qu’à la sortie des classes préparatoires scientifiques. Qui plus est, tout pays a besoin de ses élites, et il y aura forcément une filière qui prendrait l’étendard si la prépa venait à disparaître, sauf à aller vers un égalitarisme extrême dont personne ne veut.
La prépa crée un sentiment de supériorité : le système français distille dans le cerveau des jeunes un esprit de caste supérieure. Je n’ai pas le temps dans un billet de blog de détailler, mais la phrase prononcée par le Général commandant de promotion à mon arrivée à l’X, en amphi Poincaré a été : « Souvenez-vous que vous êtes supérieurs à vos égaux » (Verbatim). Les diplômés qui viennent d’une grande Université européenne « ordinaire » ne font pas preuve d’un tel sentiment de supériorité.
Peut-être faudrait-il rapprocher plus cela à une arrogance qui est vu de l’étranger comme étant « bien française » et un besoin d’auto-flagellation qui lui est bien français ; je n’ai aucune façon de mesurer la supériorité mais je ne crois pas une minute que les personnes sortant d’Harvard ou de Cambridge fassent, en moyenne, preuve d’une plus grande humilité qu’un polytechnicien ; et quand bien même ce serait le cas, j’aimerais savoir en quoi nous pouvons imputer à la prépa cet état de fait.
La prépa coupe de la jeunesse. Les classes prépas confinent une fraction des jeunes dans un espace clos et scolaire qui les coupe du reste de leur génération. Ça n’a aucun sens, c’est mauvais et anti-démocratique. Dans les autres pays, les très bons élèves et les moins bons, font leurs classes sur les mêmes bancs, et la docimologie est là pour faire sortir du lot ceux qui le méritent, leur attribuer plus de bourses, etc. Il n’y aucun problème pour faire émerger une élite d’une génération; le couperet des classes prépas est nocif (pernicieux, irréversible, objectivant etc.). Dans les autres pays, les jeunes ont les mêmes souvenirs, il n’y a pas la classe prépa et les autres. Pire : le discours des profs de prépa révèle que les « autres », ceux de l’université par exemple, sont perçus comme des sortes de boulets, et que bien entendu, si les « bons » élèves allaient à l’université ils seraient en quelque sorte embourbés dans les « mauvais ». Ce discours explicite ou implicite est grotesque et stupide, comme le montre la simple observation de ce qui se fait ailleurs. Je suis pour la suppression immédiate des classes préparatoires. Le reversement des élèves dans des cursus de premiers cycles universitaires (ben oui, il y aura des « bons » et des « mauvais » étudiants, il y en a qui réussiront et d’autres qui échoueront), avec comme corollaire le reclassement des grandes écoles en second cycle universitaire, et rien n’empêche de conserver un concours d’entrée, s’ils y tiennent.
Les prépas sont parmi les années les plus agréables de ma vie. J’y ai rencontré des amis formidables. Aujourd’hui, je rencontre tous les jours des étudiants en master de philosophie, de droit public ou pénal, et à aucun moment je me sens supérieur, bien au contraire, face à ces matières que je ne maîtrise que trop peu. Eux-mêmes me regardent, j’en suis certain, comme quelqu’un de normal, ayant fait une grande école, ce qui autant source d’admiration que de railleries qui sont de bon ton. Des crétins qui sont incapables de discuter avec des personnes d’autres filières, il y en a, et j’en connais ; beaucoup n’ont pas fait de classes préparatoires. Beaucoup étaient déjà comme ça dès la première.
Le discours entendu fréquemment consiste à dire qu’on ne saurait faire de bonnes études sans un apartheid culturel entre étudiants et élèves de prépa. Or en réalité, cet apartheid touche aussi les enseignants, en sorte que les supposés meilleurs élèves ont en fait les plus mauvais professeurs, et vice-versa. De même qu’il est indéniable que les meilleurs élèves choisissent de faire une classe prépa sous la pression de la société, il est indéniable que, du point de vue de l’objectif final (inventivité, esprit d’entreprise, avancée technologique etc.), les plus mauvais professeurs sont en classe prépa.
Je n’ai jamais entendu qu’on « ne saurait faire de bonnes études sans un apartheid culturel entre étudiants et élèves de prépa ». Si quelqu’un a déjà entendu ça… Après, je ne comprends pas vraiment ce qu’il raconte, mais les plus mauvais professeurs que j’ai eu pour ma part étaient au collège, au lycée, et en école. Il n’y a qu’en prépa que j’ai obtenu une formation irréprochable et d’une excellente qualité. Et ça me fait mal de dire ça, car il y a des professeurs que je détestais.
La prépa coupe de la société. Les classes prépas confinent des jeunes dans un espace clos et scolaire qui les coupe du reste de la société. (Entrez dans une université, et vous remarquez tout de suite la différence d’ambiance : il y a des femmes, des vieux, des jeunes, des syndicalistes, des fils d’ouvriers etc. qui entretiennent entre eux des rapports normaux ; l’univers prépa-grande école est artificiel, déconnecté (déjà par rapport à la société française, alors par rapport au reste du monde, j’en parle même pas). (Je parle essentiellement des prépas scientifiques, 70% de garçons, 60% d’enfants de cadres et d’enseignants).
La prépa coupe la société, la prépa vole les grands-mères et mange vos enfants.
Soyons sérieux, la société est coupée : il n’y a pas besoin d’éplucher minutieusement tous les Insee Premiere pour s’en apercevoir. La rupture parmi les plus hauts revenus et les ménages les plus modestes est politique, elle est intellectuelle, elle est sociale ; elle s’entretient comme dans tous les pays, de façon naturelle. La prépa est justement, pour des enfants d’agriculteurs, d’ouvriers, de chômeurs, de faire leur preuve dans des études gratuites, sans distinction d’âge, de sexe, d’origine socio-professionnelle, et d’emprunter un ascenseur social qui monte à mes yeux bien haut pour des jeunes gratte-papiers sans expérience professionnelle, aussi intelligents soient-ils.
Venez en faculté de mathématiques, vous verrez s’il n’y a pas 70 de garçons et 60 d’enfants de cadres et d’enseignants. La prépa, comme toutes les études, n’est qu’un tardif révélateur d’inégalités patentes que couve le système scolaire depuis les premières années de primaire, si ce n’est malheureusement plus tôt.
La prépa coupe de la science. Voici l’ambiance d’une classe prépa, du matin au soir pendant 2 à trois années importantes (celles de l’explosion de la jeunesse). Voilà la vraie ambiance d’un laboratoire universitaire (le mien)
On serait sur ce forum que je crierai au troll, mais… 
Le mode d’enseignement des classes prépas est un conservatoire de traditions rances, dans un espace scolaire clos. Ça a pour effet d’induire dans le cerveau de la jeunesse que la science consiste à faire des petits exercices mesquins à la chaîne. (Quand j’ai passé ma première colle en maths, l’examinateur m’a donné un exercice grotesque où-si-t’as-pas-vu-l’intégration-par-parties-tu-peux-rien-faire. Puis il m’a mis 1/20 en me disant : pour intégrer il faut connaître par cœur 300 exercices. C’est vrai, pour intégrer il faut connaître par cœur 300 exercices. Mais pour faire du PIB….
Ah ! Pour changer, je suis à moitié d’accord. À moitié car effectivement, la prépa est très calculatoire, comparé notamment à ce que l’on va trouver dans des études d’ingénieur dans des pays étrangers. À moitié seulement, car les TP de physique et les modèles utilisés permettent à ceux qui le veulent d’appréhender très bien la science ; à moitié seulement car toute la culture académique du pays est ainsi, et qu’un ami en master de physique à l’UPMC a des polycopiés avec bien plus de calculs que nous n’en avions. À moitié enfin car je n’ai jamais eu à apprendre par coeur des exercices. J’en aurais été incapable.
Quant à la remarque sur le PIB… Pour construire une voiture, effectivement, passer sa vie à faire des exercices académiques de mathématiques, effectivement, n’est sans doute pas l’idéal (encore qu’il en fallu). En revanche, sur des marchés financiers…
Que c’est long ! Je vais plus vite pour le point 7 où l’on nous dit que la prépa n’a plus d’avenir sans trop nous expliquer pourquoi.
Je ris beaucoup face à l’argument du déficit commercial français ; il est certain que si nos entreprises métallurgiques ou que nos agriculteurs mettent le pied sous la porte, c’est de la faute des prépas, et ça n’a sans doute rien à voir avec des histoires de coût du travail.
Quant à la suite, j’apprends que j’aurais du faire latin pour avoir une grande école…
Et enfin nous terminons par une fin d’article grandiose :
On dit beaucoup de mal du système américain reposant soi-disant sur l’argent (ce qui est largement faux, il repose en premier lieu sur le mérite). L’argent n’a pas d’odeur : les classes prépas ont une odeur de vieille France moisie. Aux US un commerçant Chinois ou Coréen, ayant réussi dans l’import-export pourra facilement faire entrer ses enfants dans la « haute société » américaine en payant Harvard. C’est proportionnellement beaucoup plus difficile pour un jeune fils d’immigré de rentrer à Polytechnique ou à Centrale.
Quel scandale, on ne peut pas payer pour mettre ses enfants dans les grandes écoles ! (les deux dernières phrases de cette citation me semblent en contradiction totale avec la première, mais je suppose que s’arrêter à cette contradiction après avoir lu l’entier article serait faire preuve d’un curieux sens du raisonnement).
M’attristent finalement plus que l’article les commentaires applaudissant ; il faut croire qu’il est adapté au lectorat.
Je commence à être effrayé par ces personnes qui semblent ne rien connaître du système, tel que je l’ai vécu et le vis encore en tous cas, mais qui pour des raisons idéologiques, politiques, en viennent à écrire des choses qui n’ont absolument rien de commun avec la réalité, mais correspondent à un imaginaire qui plaît à des personnes qui veulent s’imaginer que ces lieux qu’ils sont les premiers à voir comme élitistes sont des planques pour élites arrogantes et déconnectées du monde.
S’il y a bien un vrai sujet c’est cela : comment sortir d’un système où les élites sont-elles à ce point détestées (ou admirées) à ce point ?