Soit K\mathbb{K} un corps de caractéristique différente de 22. On considère un sous-espace vectoriel VV de Mn(K)\mathcal{M}_{n}(\mathbb{K}) tel que tout élément MVM \in V est une matrice nilpotente.

  1. Démontrer que pour tout couple (A,B)V2(A, B) \in V^2, on a Tr(AB)=0\operatorname{Tr}(AB) = 0.
  2. On note Tn++(K)T_{n}^{++}(\mathbb{K}) le sous-espace des matrices strictement triangulaires supérieures et Tn(K)T_{n}^{-}(\mathbb{K}) celui des matrices triangulaires inférieures. Soit π\pi le projecteur sur Tn++(K)T_{n}^{++}(\mathbb{K}) parallèlement à Tn(K)T_{n}^{-}(\mathbb{K}). On définit les deux sous-espaces suivants :
    V1=ker(πV)etV2={tMMπ(V)}V_{1} = \ker\left(\pi_{|V}\right)   \text{et}   V_{2} = \{ {}^{t}M \mid M \in \pi(V) \}
    1. Montrer que V1V_1 et V2V_2 sont inclus dans le sous-espace Tn(K)T_{n}^{--}(\mathbb{K}) des matrices strictement triangulaires inférieures.
    2. Établir que pour tout (M1,M2)V1×V2(M_1, M_2) \in V_1 \times V_2, on a Tr(tM1M2)=0\operatorname{Tr}({}^{t}M_1 M_2) = 0.

  3. En déduire que dim(V)n(n1)2\dim(V) \leq \frac{n(n-1)}{2}.

  4. On considère le sous-espace V={Ma,b(a,b)K2}V = \{ M_{a,b} \mid (a,b) \in \mathbb{K}^2 \} de M3(K)\mathcal{M}_3(\mathbb{K}) défini par :
    Ma,b=(0a0b0a0b0)M_{a,b} = \begin{pmatrix} 0 & a & 0
    -b & 0 & a
    0 & b & 0 \end{pmatrix}
    Montrer que VV est constitué de matrices nilpotentes mais qu'il n'est pas cotrigonalisable.

1.

Pour la question 1, utiliser le fait que la trace d'une matrice nilpotente est nulle et développer Tr((A+B)2)\operatorname{Tr}((A+B)^2).

2.

Pour la question 2(a), remarquer qu'une matrice triangulaire et nilpotente a nécessairement une diagonale nulle.

3.

Pour la question 2(b), utiliser la décomposition A=π(A)+(Aπ(A))A = \pi(A) + (A - \pi(A)) et l'orthogonalité de certains types de matrices triangulaires pour la forme trace.

4.

Pour la question 4, calculer le polynôme caractéristique de Ma,bM_{a,b}. Pour la non-cotrigonalisabilité, tester si le produit de deux matrices de VV est systématiquement nilpotent.

Idées clés

Lien entre nilpotence et trace : Tr(Mk)=0\operatorname{Tr}(M^k) = 0 pour tout k1k \geq 1.

Utilisation de la structure d'espace euclidien (ou bilinéaire) sur Mn(K)\mathcal{M}_n(\mathbb{K}) via (X,Y)Tr(tXY)(X,Y) \mapsto \operatorname{Tr}({}^t X Y).

Propriété des matrices triangulaires : TnT_n^{--} est l'orthogonal de Tn+T_n^{+} pour la forme trace.

Résolution.

  1. Soient A,BVA, B \in V. Puisque VV est un sous-espace vectoriel, A+BVA+B \in V, donc A+BA+B est nilpotente. La trace d'une matrice nilpotente est nulle (ses valeurs propres dans une clôture algébrique sont toutes nulles). On a donc :
    Tr(A)=0,Tr(B)=0,Tr(A+B)=0\operatorname{Tr}(A) = 0,   \operatorname{Tr}(B) = 0,   \operatorname{Tr}(A+B) = 0
    De même, (A+B)2=A2+AB+BA+B2(A+B)^2 = A^2 + AB + BA + B^2 est également dans VV ? Non, mais (A+B)(A+B) est nilpotente, donc (A+B)2(A+B)^2 est nilpotente, d'où Tr((A+B)2)=0\operatorname{Tr}((A+B)^2) = 0. Par linéarité de la trace et propriété Tr(AB)=Tr(BA)\operatorname{Tr}(AB) = \operatorname{Tr}(BA) :
    Tr(A2)+2Tr(AB)+Tr(B2)=0\operatorname{Tr}(A^2) + 2\operatorname{Tr}(AB) + \operatorname{Tr}(B^2) = 0
    Comme AA et BB sont nilpotentes, A2A^2 et B2B^2 le sont aussi, donc leurs traces sont nulles. Il reste :
    2Tr(AB)=02\operatorname{Tr}(AB) = 0
    Puisque la caractéristique de K\mathbb{K} est différente de 22, on en conclut :
    (A,B)V2,Tr(AB)=0\boxed{\forall (A,B) \in V^2, \operatorname{Tr}(AB) = 0}

    1. Soit MV1=VTnM \in V_1 = V \cap T_n^-. MM est triangulaire inférieure (car MTnM \in T_n^-) et nilpotente (car MVM \in V). Les éléments diagonaux d'une matrice triangulaire sont ses valeurs propres. Pour une matrice nilpotente, la seule valeur propre est 00. Ainsi, tous les éléments diagonaux de MM sont nuls, ce qui signifie que MTnM \in T_n^{--}. Soit NV2N \in V_2. Alors N=tπ(A)N = {}^t \pi(A) avec AVA \in V. Par définition de π\pi, π(A)Tn++\pi(A) \in T_n^{++}. La transposée d'une matrice strictement triangulaire supérieure est strictement triangulaire inférieure. Donc NTnN \in T_n^{--}. On a bien V1Tn et V2Tn\boxed{V_1 \subset T_n^{--} \text{ et } V_2 \subset T_n^{--}}.
    2. Soit M1V1M_1 \in V_1 et M2V2M_2 \in V_2. Il existe AVA \in V tel que M2=tπ(A)M_2 = {}^t \pi(A).
      Tr(tM1M2)=Tr(tM1tπ(A))=Tr(t(π(A)M1))=Tr(π(A)M1)\operatorname{Tr}({}^t M_1 M_2) = \operatorname{Tr}({}^t M_1 {}^t \pi(A)) = \operatorname{Tr}({}^t (\pi(A) M_1)) = \operatorname{Tr}(\pi(A) M_1)
      Décomposons AA selon la somme directe Mn(K)=Tn++Tn\mathcal{M}_n(\mathbb{K}) = T_n^{++} \oplus T_n^{-} :
      A=π(A)+Ravec RTnA = \pi(A) + R   \text{avec } R \in T_n^{-}
      D'après la question 1, Tr(AM1)=0\operatorname{Tr}(A M_1) = 0 car A,M1VA, M_1 \in V. Donc :
      Tr(π(A)M1)+Tr(RM1)=0\operatorname{Tr}(\pi(A) M_1) + \operatorname{Tr}(R M_1) = 0
      Or RTnR \in T_n^{-} (triangulaire inférieure) et M1V1TnM_1 \in V_1 \subset T_n^{--} (strictement triangulaire inférieure). Le produit de deux matrices triangulaires inférieures dont l'une est stricte est une matrice strictement triangulaire inférieure. Sa trace est donc nulle : Tr(RM1)=0\operatorname{Tr}(R M_1) = 0. On en déduit Tr(π(A)M1)=0\operatorname{Tr}(\pi(A) M_1) = 0, et finalement :
      Tr(tM1M2)=0\boxed{\operatorname{Tr}({}^t M_1 M_2) = 0}

  2. Considérons l'espace TnT_n^{--} muni de la forme bilinéaire symétrique non dégénérée X,Y=Tr(tXY)\langle X, Y \rangle = \operatorname{Tr}({}^t X Y). La question 2(b) montre que V1V_1 et V2V_2 sont deux sous-espaces de TnT_n^{--} orthogonaux entre eux pour cette forme. Ainsi, V2V1TnV_2 \subset V_1^\perp \cap T_n^{--}. D'après le théorème du rang appliqué à πV\pi_{|V} :
    dim(V)=dim(kerπV)+dim(imπV)=dim(V1)+dim(V2)\dim(V) = \dim(\ker \pi_{|V}) + \dim(\operatorname{im} \pi_{|V}) = \dim(V_1) + \dim(V_2)
    Comme V1V_1 et V2V_2 sont en dualité (orthogonaux) dans TnT_n^{--}, on a :
    dim(V1)+dim(V2)dim(Tn)\dim(V_1) + \dim(V_2) \leq \dim(T_n^{--})
    Sachant que dim(Tn)=n(n1)2\dim(T_n^{--}) = \frac{n(n-1)}{2}, on obtient :
    dim(V)n(n1)2\boxed{\dim(V) \leq \frac{n(n-1)}{2}}

  3. Calculons le polynôme caractéristique de Ma,bM_{a,b} :
    χMa,b(x)=xa0bxa0bx=x(x2ab)+b(ax)=x3abx+abx=x3\chi_{M_{a,b}}(x) = \begin{vmatrix} x & -a & 0
    b & x & -a
    0 & -b & x \end{vmatrix} = x(x^2 - ab) + b(-ax) = x^3 - abx + abx = x^3
    Le polynôme caractéristique est X3X^3, donc par Cayley-Hamilton, Ma,b3=0M_{a,b}^3 = 0. Toutes les matrices de VV sont nilpotentes. Si VV était cotrigonalisable, il existerait une base dans laquelle toutes les matrices de VV sont strictement triangulaires supérieures. Dans ce cas, le produit de n'importe quels éléments de VV serait encore une matrice nilpotente. Calculons le produit M1,0M0,1M_{1,0} M_{0,1} :
    M1,0=(010001000),M0,1=(000100010)M_{1,0} = \begin{pmatrix} 0 & 1 & 0
    0 & 0 & 1
    0 & 0 & 0 \end{pmatrix},   M_{0,1} = \begin{pmatrix} 0 & 0 & 0
    -1 & 0 & 0
    0 & 1 & 0 \end{pmatrix}
    M1,0M0,1=(100010000)M_{1,0} M_{0,1} = \begin{pmatrix} -1 & 0 & 0
    0 & 1 & 0
    0 & 0 & 0 \end{pmatrix}
    Cette matrice est diagonale non nulle, elle n'est pas nilpotente (ses valeurs propres sont 1,1,0-1, 1, 0). Conclusion : VV n'est pas cotrigonalisable.

Une erreur classique est de penser que tout sous-espace de matrices nilpotentes est cotrigonalisable. C'est vrai si le sous-espace est une algèbre (ou une algèbre de Lie), d'après le théorème d'Engel, mais ce n'est pas automatique pour un simple sous-espace vectoriel, comme le montre le contre-exemple de la question 4.